Chronique souvenir :
Voix du dedans, regard du dehors, de la chaine et de la trame croix-roussienne ...
Roger CARRASCO, vous avez ouvert votre magasin diététique à l’enseigne DIETENAT en 1978 ?
Oui, le 8 décembre exactement, sous la protection de la Vierge Marie. Pur hasard, moi qui suis a-religieux, et athée, un comble !
Pourquoi DIETENAT ?
Tout simplement une contraction de diététique et naturel.
Cette boutique, petite, 25 m² environ qui existe toujours (magasin de vêtements) est située au n°3 de la rue Victor FORT (1865 –1911), dépuré de la Croix-Rousse, classé à gauche dans l’échiquier politique de l’époque, ce qui me convient parfaitement.
Vous avez créé ce magasin de diététique?
Non, il existait déjà. J’ai acheté le pas-de-porte à une dame qui a pris sa retraite après cette vente.
Auparavant, cet espace était occupé par un tailleur et il existait, je l’ai conservé quelques années, une vitrine en plan incliné, assez profonde, où l’artisan s’asseyait « en tailleur » pour coudre ses vêtements en profitant de la lumière de la rue qui à l’époque n’était pas encore piétonne. Elle le devint après 1980.
Malheureusement, je n’ai pu savoir ce qu’était cette boutique avant cet atelier de couture.
Mais revenons à l’ancienne propriétaire de ma boutique, une personne aimable, à la personnalité un peu particulière, qui selon moi, confondait diététique et mystique.
Une petite anecdote à son sujet : au dessus du magasin, elle vivait dans trois petites pièces, bien peu confortables, avec WC dans la cour. Ce modeste appartement était rempli, réparties au plafond de chaque pièce, d’amulettes contre le mauvais sort. Je m’empressais d’ôter tout cela.
En apprenant mon geste, qu’elle désapprouva, bien sûr, elle me prédit quelques malheurs commerciaux. Puis se ravisant, elle m’assura qu’elle prierait pour moi. Elle faisait partie d’une secte, apparemment inoffensive, chrétienne, non reconnue par Rome.
Sont-ce ses prières, mais mes premiers résultats commerciaux furent bons.
En réalité, ma réussite tient bien davantage à l’orientation nouvelle qui fut donnée à ce magasin (large choix de produits alimentaires de régime, diététique, etc ...)
Au fil des années je m’orientais davantage vers le biologique, le nutritionnel et le pré thérapeutique (alicaments, compléments alimentaires, plantes médicinales, etc ...), et surtout le conseil.
En cela, je n’étais pas un inconnu pour les habitants du quartier, ayant exercé pendant une vingtaine d’année en officine pharmaceutique.
Donc vous étiez fort connu et apprécié dans ce sympathique quartier ?
Connu, sans aucun doute, apprécié ... je dois le reconnaitre. Encore aujourd’hui, de nombreux anciens clients me manifestent leur sympathie, fort partagée d’ailleurs.
La Croix-Rousse était et est encore, en partie, un quartier convivial.
Au matin du 8 décembre 1978, ouvrant pour la première fois ma boutique, j’ôtais les lourds volets de bois fermant le magasin et il me vint à l’esprit un souvenir de lecture balzacien, une scène du « Chat qui pelote », pour autant je ne suis pas devenu le « César Birotteau » du commerce lyonnais.
Dès les premières semaines et mois de mon installation de très nombreux Croix-roussiens et Caluisards sont venus dans ma boutique.
Ce rapport de confiance, d’empathie entre un commerçant et sa clientèle est fréquent à la Croix-Rousse.
En ce qui me concerne, il était sans doute plus étroit, plus intime, car concernant la santé.
Mais que vendiez-vous donc précisément ?
De l’herboristerie : plantes médicinales et aromatiques, en l’état et en gélules, mais surtout des compléments alimentaires, bien connus du grand public actuellement, mais qui à l’époque étaient moins appréciés et bien moins nombreux.
M’étant beaucoup investi dans cette profession, j’ai présidé pendant plus de 15 ans la diététique française où j’étais bien placé pour recueillir, sur les plans national et international, les dernières découvertes au bénéfice de ma clientèle.
Celle-ci m’a souvent sollicité pour animer des tables rondes, des conférences où le corps médical était convié, dans les centres sociaux ou les établissements scolaires. J’ai le souvenir de bonnes controverses car à l’époque les médecins ne portaient pas le même intérêt à l’alimentation ; tout cela, dans une parfaite cordialité et fort souvent, verre en main, comme il se doit à la Croix-Rousse.
En résumé, que de bons souvenirs de votre activité à la Croix-Rousse ?
Oui, en creusant on peu, je pourrais trouver ça et là quelques difficultés, mais dans l’ensemble et malgré un lourd travail quotidien, je prenais le chemin de ma boutique allègrement pour retrouver canuts et surtout canuses, car la gent féminine, formait le « gros » de ma clientèle amie. Le mot « amie » n’est pas convenu, car pour moi, c’est une réalité.
Une dernière question, pourquoi cet intitulé « Voix du dedans, regard du dehors, de la chaine et de la trame croix-roussienne » ?
Regard du dehors, puisque malheureusement je n’ai jamais habité cet attachant quartier. En confidence, j’habite à la « frontière » sur Cuire.
Voix du dedans, car j’y ai travaillé pendant 40 ans et vécu bien des péripéties ; mais cela est une autre histoire.
Quand à la chaîne et à la trame, les Croix-Roussiens seraient vexés d’une quelconque explication.